Sébastien Loeb à l’assaut de la « course vers les nuages », dimanche aux États-Unis
Pikes Peak, pour vivre l'ivresse des sommets.
Robin Thicke, beau gosse californien aux accents de Marvin Gaye dont le tube pop un poil sulfureux et très entêtant, Blurred Lines, caracole en tête des charts américains depuis le début du printemps, a la chique coupée. Sébastien Loeb a besoin de se concentrer. Il coupe la radio de sa voiture de location, branchée en permanence sur 98.9 Magic FM , la station qui déverse en boucle les chansons du Top-40 dans les oreilles des auditeurs de Colorado Springs et de ses environs montagneux. « Nous sommes sur la ligne de départ », précise l’Alsacien, qui immobilise sa rutilante Chevrolet Camaro au milieu de la chaussée.
Devant lui, un imposant pick-up gravit les premiers lacets à la vitesse d’un escargot. « La route est ouverte aux touristes, et ils roulent tous comme ça, sans jamais passer la deuxième, soupire le pilote. Enfin, dans la descente, c’est pire : ils restent “scotchés” en première, debout sur les freins. L’enfer ! »
« La seule vue, c’est l’horizon et le soleil. Tu pénètres dans un autre monde »
Cet excès de lenteur est aussi désespérant qu’incompréhensible, aux yeux d’un champion qui aborde la vie à mille à l’heure.
En ce jeudi après-midi, rien n’obligeait Loeb à se mêler aux visiteurs de Pikes Peak. Une demi-heure plus tôt, l’idée ne lui avait même pas traversé l’esprit. Et puis d’un seul coup, comme s’il avait été pris d’un besoin impérieux de se dégourdir les jambes et rafraîchir la mémoire, il a quitté la chaise longue, au bord de la piscine de son hôtel, pour rallier la montagne qui toise la deuxième ville du Colorado.
Le pick-up a péniblement eu le temps de se hisser quelques lacets plus haut. Loeb passe à l’action : première accélération, contenue, au volant de sa Chevrolet « version sport qui n’en a que le nom, parce qu’elle n’a vraiment rien dans le “sac”. »
À l’attaque des premiers virages, dans la partie boisée de la montée, il récite sa partition : « Gauche 120 plus, droite 110 moins… » Comme en rallye, Loeb “lit” le tracé avec une précision infinie, un angle, un point de freinage et de corde étant attribués à chaque courbe. La semaine précédente, l’Alsacien a demandé à Daniel Elena, son complice chez Citroën, de le seconder dans le délicat exercice de prises de notes. Le Monégasque a consigné sur son petit carnet les indications que Loeb s’est empressé d’apprendre par cœur. Il est vrai qu’aucun baquet de copilote n’a été aménagé dans la Peugeot 208 de course… Qu’à cela ne tienne, le nonuple champion du monde a visualisé à la perfection les 156 virages vers les nuages. Pas un n’échappe à sa sagacité. « Beaucoup se ressemblent, aucun n’est pareil, assure-t-il. Mais tu n’as pas le droit de te planter… »
Même au volant d’une voiture de location, le pilote est en quête de la trajectoire parfaite. « Ici, ça passera à fond de six, pas loin de la V max », précise-t-il, la voix couverte par les crissements de pneus de sa Camaro. On peine à imaginer. Débouler sur le ruban asphalté, à 240 km/h entre les arbres, a en tout cas de quoi faire frémir… Dans le même ordre d’idées, on ne peut s’empêcher de réprimer un rictus crispé en repensant aux recommandations de la consciencieuse employée du site naturel, délivrée machinalement quelques minutes plus tôt en contrebas. Devant la barrière, chaque visiteur est invité à s’acquitter du droit d’entrée, contre un billet de 20 dollars. « Prévoyez quatre heures pour la visite, deux pour monter, deux pour descendre, soyez vigilant en raison de la faune sauvage, pensez à vous hydrater, etc. »
Deux heures d’ascension : la bonne blague. Dimanche, Loeb peut ambitionner de passer sous la barre – jamais approchée – des neuf minutes ! Le rookie de la course poursuit son évolution vers le sommet, en dépassant de temps à autre quelques “escargots” qui respectent scrupuleusement les consignes de sécurité. « Faut que je fasse gaffe, les Rangers postés sur la route m’ont à l’œil. Ils ont déjà repéré la Camaro rouge ! »
« Sous oxygène »
À partir de Glen Cove, chalet posé à 3 486m, la course prend une dimension épique. La végétation, jusque-là dense, cède la place à des étendues rocailleuses et vertigineuses. « À partir d’ici, la seule vue, c’est l’horizon et le soleil. Tes repères sont faussés. C’est assez déstabilisant. Tu pénètres dans un autre monde. »
Si la partie basse s’apparente à une « spéciale du rallye de Catalogne », celle du haut, avec « de longues allonges et des épingles serrées », ne ressemble à rien de connu. Si ce n’est au récit qu’a pu faire Neil Armstrong au retour de sa mission sur la lune…
A l’arrivée au sommet, à 4 300 mètres, soit « 500 de moins que le Mont-Blanc », une sensation de plénitude et de liberté se répand. Au moindre effort, le souffle devient court.
« Pour m’habituer à l’altitude, je suis monté à pied, à partir d’une vingtaine de virages en contrebas, raconte-t-il. Et si ça n’était pas interdit, j’aurais passé une nuit au sommet dans un camping-car. Le jour de la course, je vais quand même assurer le coup, en roulant sous oxygène, grâce à une petite bouteille que l’équipe a installée et dont je peux régler le débit. Je ne peux pas me permettre de perdre la tête là-haut ! »
On l’aura compris : le nonuple champion du monde n’a négligé aucun détail. Une impression qui se confirme le lendemain matin, à une heure indue. C’est que les essais grandeur nature débutent dès potron-minet. Histoire de ne pas gêner l’activité touristique, les concurrents sont invités à se présenter au pied du pic à 4h30, pour un premier départ une heure plus tard. « Le réveil est brutal mais le boulot est cool, sourit l’intéressé. À 8 heures, ma journée est finie ! »
Trois matinées de suite, Loeb va enchaîner les runs, en compagnie d’une dizaine d’autres concurrents amateurs ou semi-pros, aux engins diaboliques parfois farfelus. Eux ne disposent ni des moyens techniques, ni de l’expertise d’un grand constructeur comme Peugeot. Le “commando” d’une douzaine de personnes constitué autour de ce projet travaille d’arrache-pied depuis quatre mois pour être fin prêt le jour J et renouer ainsi le fil d’une aventure magnifiée en 1988 par le film Climb Dance , retraçant la victoire d’Ari Vatanen au volant d’une improbable 405 T16.
Red Bull et Peugeot, associés pour l’occasion, espèrent réécrire l’histoire autour de Loeb. « Avoir Seb dans notre équipe a été une excellente nouvelle, mais cela nous a conféré une pression supplémentaire, explique Jean-Christophe Pallier, l’ingénieur qui a développé le bolide. On ne peut pas lui confier une voiture qui ne lui convient pas. C’est en tout cas très agréable de travailler avec lui. Son investissement est total. Quand il parle de son ressenti, c’est toujours pour nous dire quelque chose de constructif. »
Par petites touches et retouches, l’Alsacien a “modelé” une 208 – en partie inspirée du prototype 908 utilisée jusqu’en 2011 aux 24 Heures du Mans –, qui lui sied à la perfection.
« Il ne faut pas uniquement se focaliser sur les 875 chevaux sous le capot , insiste-t-il. D’autres bagnoles au départ sont certainement plus puissantes, mais n’ont peut-être pas réuni tous les éléments. Notre voiture accélère, elle frei ne, tourne aussi, a de l’adhérence. Bref, elle a tout pour être efficace. J’éprouve des sensations assez incroyables. C’est une course faite pour moi, avec une caisse de circuit adaptée au rallye. J’ai vraiment hâte d’y être. » Cela faisait un moment que Sébastien Loeb n’avait pas été aussi motivé à l’approche d’une course.
L’attrait de la nouveauté, le caractère original de l’épreuve, la beauté sauvage du site, le fait de tutoyer le danger, aussi, ajoutent à l’excitation. Dimanche, il n’aura qu’un essai, donc pas de seconde chance, pour entrer dans les annales de ce “monument” du sport auto.
Plus fort que la machine ?
« La 208 a en grande partie été conçue sur ordinateur, indique l’Alsacien. Les ingénieurs ont même établi le temps idéal du “pilote virtuel parfait”, celui qui optimiserait tout en exploitant à fond le potentiel de la voiture. On m’a donné le chrono. Je suis à une seconde. »
Loeb serait-il plus fort que la machine ? Réponse dimanche, tout là-haut, au-delà des nuages.
La course sera retransmise dimanche sur le site www.redbull.tv