Alors que la majorité des patrons des constructeurs automobile européens étaient enthousiastes sur l'électrification il y a quelques années et faisait le dos rond face à l'UE , le vent tourne à présent.
Luca de Meo, directeur général de Renault lance : « Le marché n’achète pas ce que l’Europe veut que nous lui vendions », Il ajoute que : « Remplacer la totalité des volumes actuels par de l’électrique, dans ces conditions, nous n’y arriverons pas. »
De son côté John Elkann, président de Stellantis pense que « au rythme actuel, le marché pourrait être plus que divisé par deux » ce qui laisse entendre des fermetures d'usine en Europe si l'UE campe sur ses positions.
La situation est plus contrastée pour le groupe VW qui profite encore de la bulle du véhicule électrique. Si les volumes augmentent au 1er trimestre, la marge a été divisée par deux en raison de la moindre rentabilité des VE alors qu'ils ne représentent que 20% des volumes. En 2023, le directeur financier du groupe Volkswagen estimait que la parité des marges entre les véhicules thermiques et les véhicules électriques pourrait être atteinte dès 2025. Aujourd'hui on en est encore très loin.
On peut reprocher beaucoup de choses à C Tavares, mais ce qu'il disait sur les conséquences désastreuses de la stratégie du tout électrique imposé d'en haut par l'Europe, sans études d'impact préalables, combinées à l'offensive des acteurs chinois en Europe (batteries et constructeurs) prend une "saveur toute particulière" quand on observe aujourd'hui les difficultés de tout l'éco-système européen de l'automobile :
- fournisseurs en grandes difficultés,
- suppressions d'emplois à tous les niveaux,
- multiplication des normes aboutissant à des véhicules de plus en plus lourds et complexes à fiabiliser,
- constructeurs confrontés à la nécessité d'investir des sommes colossales dans le VE mais sans retour sur investissement pour cause de marché atone, - retard technologique européen dans la mise en place d'un éco-système pour le VE (usines de batteries en grandes difficultés, fourniture difficile en minerais et terres rares),
- maintien de la doxa du libre-échange,
- politique de sanctions financières à l'encontre des constructeurs,
- accélération du matraquage fiscal sur l'automobile (en plus de la TVA, système du bonus/malus puis du malus au poids), etc...
Depuis le début, l'Union européenne et certains Etats ont fait preuve d'amateurisme.
Mais il n'est pas sûr que la prise de conscience soit bien réelle au plus haut niveau car la "politique anti bagnoles" a des soutiens importants et pas seulement en Europe : n'oubliez pas que l'industrie automobile est l'une des dernières où l'Europe a encore des acteurs qui comptent au niveau mondial...
La baisse significative du marché automobile est un objectif poursuivi par bon nombre d'interlocuteurs/lobbyistes à Bruxelles et ce chiffre du marché auto européen divisé par 2 pour cause de VE circule depuis plusieurs années et est bien connu de tous les constructeurs. En réalité, pour certains décideurs, il s'agit moins de favoriser le VE que de faire reculer le poids de l'automobile dans la société, même si cela passe par la disparition d'entreprises européennes...Il s'agit sans doute d'une variante de la fameuse "destruction créatrice" chère à la pseudo élite européenne qui est rejointe par la mouvance de la "décroissance heureuse".
L'annonce du lissage des sanctions financières sur 3 ans est l'exemple type de la fausse bonne nouvelle : on ne traite pas des causes du rejet du VE, il a été seulement modifié la durée de la période de référence en matière de quotas de ventes de VE, et la date de perception des sanctions financières.
La prochaine étape essentielle est davantage la clause de "revoyure" prévue initialement en 2026 et qui a été avancée au deuxième semestre 2025 à la demande des constructeurs européens : il s'agira de savoir si le principe de "neutralité technologique" (comme c'est le cas aux Etats Unis et en Chine) redevient un principe fondateur en matière automobile ou si l'Europe persiste dans le tout électrique.
Ce qui est intéressant dans le rapprochement Elkann/de Meo, c'est leur tentative de concrétiser une opposition à l'industrie automobile allemande qui est de loin la plus puissante en Europe et qui a jusqu'ici plutôt imposé son modèle au sein de l'Union.
Cette opposition est aussi celle des constructeurs généralistes européens et celle des constructeurs prémiums à plus forte valeur ajoutée, qui ne partagent pas forcément les mêmes objectifs :
- s'agissant de la Chine, les généralistes sont absents du marché chinois (ou présence symbolique) et favorables à des mesures de protection contre les constructeurs chinois, alors que les constructeurs allemands redoutent qu'une fermeture du marché européen entraine une réaction réciproque de la Chine dont ils seraient les victimes ;
- s'agissant de la technologie, les deux partis ont investis dans le VE, mais les allemands ont fait le pari du PHEV alors que les généralistes ont aussi dans leurs gammes du FEV et MHEV+ et souhaitent maintenir des purs thermiques (ICE) pour les entrées de gamme (segment A) : il sera intéressant de voir si à l'occasion de la revoyure prévue au S2 2025, la neutralité technologique entrainera aussi l'éligibilité des solutions FEV et MHEV+ aux côtés des BEV et PHEV ;
- s'agissant des sites industriels, il s'agit d'une opposition entre les généralistes dont les principales usines sont situées en France, Espagne et Italie (et un peu en Europe centrale), alors que les constructeurs prémiums sont davantage présents en Allemagne et en Europe centrale/orientale ;
- enfin, il y a un débat sur une adaptation des normes applicables en fonction des catégories de véhicules : les généralistes plaident pour un allègement de certaines contraintes pour les véhicules les plus compacts afin de les rendre plus accessibles en prix alors que jusqu'à présent la grande majorité des normes s'appliquent à tous véhicules produits et commercialisés en Europe quelle que soit leur taille et leur catégorie.