Le premier ministre que j'ai eu quand j'ai pris mon premier poste m'a retourné mon dossier avec un mot : "je ne signerai rien". Il a tenu parole pendant deux ans, on n'a jamais réussi à lui faire prendre une décision. Le ministre suivant a dit la même phrase, mais par directeur de cabinet interposé, tellement il nous méprisait. Idem pour les suivants, que je n'ai vus qu'à la télé (où j'apprenais les décisions que j'aurais à exécuter dès le lendemain). Ceux qui étaient plus sympas étaient intéressés : dès que j'avais donné ce qu'ils voulaient, ils me jetaient. Un ministre bien connu m'avait tanné pour que je place une certaine journaliste en vue à sa droite pour un petit déjeuner, c'était la seule chose qui comptait, alors que j'avais réussi à lui décrocher un entretien avec un ministre étranger de passage en France, habituellement totalement inaccessible aux Occidentaux qu'il méprisait.
Les conseillers de cabinet vendraient leur père et leur mère pour rester dans l'orbite du pouvoir. Il faut les voir, en apparence intéressés et sur la brèche, mais qui pianotent sur leur smartphone "putain, font chier ces cons, appelle-moi que j'aie une excuse pour me casser" quand on passe en audience au Conseil d'Etat sur une loi de finances bien pourrie de déficit. J'en ai même vu un, qui menaçait les filles repoussant ses avances, en disant qu'il allait appeler Sarko pour nuire à leur carrière administrative.
J'ai eu plus de considération de la part des ministres allemands, espagnols, russes ou américains, qui étaient toujours courtois, même si très secs. Les sbires des commissaires européens m'allumaient, me faisant porter toute les responsabilités, mensonges et forfaitures de la France...
A l'Elysée, quand ils avaient besoin de moi, ils savaient me sonner... et m'engueuler si je n'avais pas déjà exaucé leur voeux avant même qu'ils appellent. Je me souviens d'un certain rapport, qualifié d'inacceptable par le conseiller budgétaire du Président de la République : quinze jours après, ledit Président prononçait un discours reprenant mot pour mot mon rapport, discours rédigé par ledit conseiller. Et d'une dérouillée parce que je n'arrivais pas à trouver plusieurs millions d'euros de budget pour satisfaire une commande urgente.
Je me souviens encore du pétage de plombs d'un premier ministre qui n'avait pas trouvé, comme il en avait l'habitude, son pot de rillettes dans le frigo du Falcon...
Les parlementaires... Au restau de l'Assemblée ou du Sénat, faut écouter les conversations... Ca vole souvent très bas. Quand on part en mission officielle avec eux, ils sont sympas, mais ne pensent qu'à la rigolade après le boulot (ah, la tournée des grands ducs en Europe de l'Est...). En commission, on hallucine de voir que les débats sont essentiellement partisans, pas orientés vers l'intérêt général, ou même empreins realpolitik. Ce sont leurs assistants, ou bien les administrateurs du parlement, qui font le boulot.
Bref, tout ça est une farce. Il y a longtemps que je ne vote plus. Je reste au service du pays, je me suis mis dans l'ombre. Pour vivre heureux, vivons cachés.