« Stellantis, épisode 1: trop vite, trop loin, trop fort...Révélations sur la méthodeTavares »« LA SAGA TAVARES (1/2) - Trois mois après la fin brutale de l'ère Tavares, les langues se délient chez le constructeur. De nombreux témoins interrogés par « Les Echos » racontent la course sans relâche vers des objectifs de rentabilité déraisonnables »« Pensé comme une réponse au plan de croissance ébouriffant de Tesla, il vise le doublement du chiffre d'affaires d'ici à 2030 et une marge opérationnelle au-dessus de 10 % durant toute la décennie. Courir après ces objectifs a épuisé l'entreprise et tendu à l'excès les relations avec les politiques, les fournisseurs, les concessionnaires et les syndicats »« Comme d'autres, quoiqu'encore plus vite et plus fort, Carlos Tavares utilise le manque de voitures neuves, provoqué par la pénurie de semi-conducteurs post-Covid, pour faire valser les prix de ses modèles . Jusqu'à l'overdose »« Un tiers des postes d'ingénieurs et techniciens suppriméTrès vite, Stellantis devient une référence en matière de contrôle des coûts. Les dépenses de recherche et développement, par exemple, plafonnent à 6,9 % des ventes. C'est dix points de moins que chez le concurrent Volkswagen. « L'explication, chez Stellantis comme chez PSA, est la même : nous sommes tout simplement plus efficaces », défend un proche du dossier »« C'est aussi le résultat d'un « bain de sang », déplorent d'autres en interne. Avec la fusion, la R&D se retrouve avec 40.000 ingénieurs et techniciens. C'est trop. Mais, emporté par son élan, le groupe en supprime presque un tiers. Soit 12.000 postes contre 8.000 programmés à l'origine »« Même les spécialistes de l'électronique de puissance, compétence cruciale pour l'électrification des véhicules, sont invités à quitter l'entreprise. « J'avais le sentiment d'être le fossoyeur de Stellantis, cela m'empêchait de dormir, regrette l'un de ceux qui maniaient la hache et qui a depuis quitté le constructeur. Nous étions très bons dans l'exécution, mais les équipes ont été décimées. »« Moins de plateformes techniques à l'avenirDans l'entourage de la société, on pointe toutefois des besoins déclinants en R&D traditionnelle, malgré la transition vers la voiture électrique »« Le groupe entend diviser par cinq le nombre de ses bases techniques. Appelées « plateformes » dans l'automobile, celles-ci devraient passer de 24 à 5 seulement pour équiper la myriade de modèles des 14 marques de la galaxie Stellantis »« Une stratégie en apparence simplissime. La Stella Small servira pour les citadines comme l'Opel Corsa, la Stella Medium pour les familiales comme la Peugeot 3008, la Stella Large pour les grandes américaines, et la Stella Frame pour les pick-up. Sans oublier la Smart Car pour le low cost en Europe et les pays émergents »« « Le fait de partager les plateformes devrait nous faire économiser à terme 5 milliards d'euros, soit un tiers des dépenses de R&D », chiffre un ex-dirigeant. Jouer sur l'effet taille pour amortir les coûts de développement, c'est la base dans l'automobile depuis des décennies. Dans ce domaine, Carlos Tavares excelle. Quitte à trop en faire ?
« Un exemple. Développer une dérivée de la citadine Peugeot 208, comme la Lancia Ypsilon ou l'Opel Corsa, coûte plus de deux fois moins cher que le modèle initial, soit 75 à 100 millions d'euros, contre environ 220 millions pour le modèle d'origine, chiffrent deux sources »Et ce, grâce à la reconduction de 75 % de pièces communes, généralement celles qui ne se voient pas, sous la carrosserie »« Face au chinois BYDRéveil douloureux courant 2022. Les équipes chargées de la veille concurrentielle viennent de repérer une voiture électrique de celui qui s'apprête à devenir un géant de l'auto, le chinois BYD »« Comme d'autres acteurs du secteur, Stellantis se rend compte à ce moment-là que le chinois dispose de coûts inférieurs de 30 % à ce que le groupe, pourtant ultra-efficient en Europe, sait faire »« Les équipes, à peine sorties de la période de surchauffe liée à la création du constructeur, encaissent un nouveau coup de pression. La stratégie de plateforme ne suffit plus »« « Jusqu'alors, l'objectif consistait à diminuer les coûts de 10 % d'une génération de voiture à l'autre, détaille un ingénieur. Nous avons dû changer de braquet. Il fallait désormais réduire les coûts de 30 % pour suivre les Chinois. » »« Il faut sortir le plus vite possible une voiture électrique rentable à moins de 25.000 euros. Carlos Tavares tord le bras de ses équipes pour adapter à l'Europe la plateforme conçue en Inde pour les pays émergents, baptisée Smart Car »« Une grosse partie du projet avait été sous-traitée à l'Indien Tata. Il faut tout revoir, ou presque, pour la rendre conforme aux règlements européens. Dans l'urgence et la cacophonie, avec des équipes dispersées en Inde, au Brésil et en France, sur fond de centaines de départs non remplacés dans l'ingénierie »« La nouvelle Citroën ë-C3 a été présentée au Mondial de l'Auto, en 2024. Daniel Dorko/REA« A l'arrivée, tout était immature », soupire un ingénieur ayant travaillé sur le projet. Les experts du centre d'ingénierie de Sochaux sont appelés à la rescousse pour sauver ce qui peut l'être, tout en essayant de tenir le planning de lancement du premier véhicule que doit équiper Smart Car, la Citroën C3 . Le projet est finalement décalé de six mois, si ce n'est davantage. En cause, un logiciel de bord qui buggue et un moteur électrique, développé par la coentreprise entre Stellantis et le japonais Nidec, qui n'est encore pas au point.« Puis, début 2024, durant les essais de roulage à grande échelle qui précèdent de quelques petits mois le lancement commercial du véhicule, des phares arrière se mettent à fondre. « Je n'avais jamais vu ça à ce stade d'un projet », peste un ingénieur »« Le fournisseur turc de cet élément, choisi pour ses prix cassés, n'avait pas respecté le cahier des charges. Mais aujourd'hui, la voiture est un succès »« Toutes les équipes n'acceptent pas de gaieté de coeur les contraintes imposées par les plateformes communes »« La stratégie de plateformes, imposée à toutes les marques au chausse-pied, ne va pas sans créer de très fortes tensions au sein de Stellantis. La logique veut que, pour qu'une plateforme génère le plus de profits possible, il faille maximiser les éléments et pièces en commun. Il faut donc tordre le bras aux marques, en refusant les spécificités qu'elles ne manquent jamais de réclamer pour personnaliser leurs modèles »
Source : Les échos